Et nous aujourd'hui ?

Don Olivera : Nous sommes en effet, les héritiers de l'événement du martyre vécu et souffert par nos frères.
Partager avec vous tous frères et sœurs, en ce premier anniversaire de la Pâque de nos frères, ce que je considère comme le cœur de l'héritage qu'ils nous ont légué.
Partager, oui. Mais pas pour une simple information. Il s'agit de donner forme à nos vies. Dans ce but je veux vous présenter le plus simplement possible, la clé d'interprétation de tout ce qu'ils ont vécu.
En effet, le don de sa propre vie à la suite de Jésus est la clé de lecture fondamentale qui nous permet d'entrer dans le mystère des frères de la communauté de Notre-Dame de l'Atlas. La suite de Jésus-Christ implique une double réalité. La première est dynamique : se mettre en route ; la seconde est statique : rester avec Lui. Il est évident que la proximité dépend du mouvement. Cette double réalité se conjugue en une seule : le don de soi. Qui se donne à Jésus se meut vers lui afin d'être transformé par lui et en lui. Malheureusement - et cela fait mal de le dire - dans la vie chrétienne et dans la vie monastique, on trouve beaucoup de gens "émus" qui se "meuvent" bien peu.

Pour être cohéritiers avec cette Eglise de martyrs, nous devons être totalement ouverts au martyre monastique : totalement donnés dans une vie grande remplie de petites choses, versant notre sang dans la patience du quotidien.

Suivre le Christ est le fondement essentiel et original de la vie chrétienne : et cela vaut pour tout chrétien sans distinction d'état de vie. Et il ne s'agit pas seulement d'écouter un enseignement et de réaliser un commandement mais de quelque chose de beaucoup plus radical : avancer sur le chemin, se dépouiller de soi-même, adhérer à la personne même de Jésus, partager sa vie et son destin jusqu'à la fin, participer à son obéissance libre et amoureuse à la volonté du Père, donner sa propre vie en communion à la vie donnée de Jésus.


Christophe : Te suivre en ta liberté éperdument
août 1993

L E    M A R T Y R E

Lu dans le journal de ces dernières semaines...
Des chrétiens coptes sont victimes d'un attentat au cours d'une célébration... des Yéménites, des Syriens, des Irakiens - et tant d'autres - ne peuvent plus manger à leur faim, victimes des guerres qui se déroulent dans leur pays... des hommes subissent des licenciements et emprisonnements arbitraires... En France, depuis la fin de la trêve hivernale, des dizaines de milliers de personnes sont sous le coup d'une procédure d'expulsion de leur logement... Nombreux sont les humanitaires qui n'ont pas accès aux populations qu'ils voudraient aider...
Evocations qui sont bien loin d'être exhaustives !

Cette situation mondiale, en ce 21 mai, jour anniversaire de la mort des sept moines de Tibhirine, nous invite à réfléchir au martyre.

Dans son testament, Père Christian de Chergé écrivait : Qu'ils sachent associer cette mort à tant d'autres aussi violentes, laissées dans l'indifférence de l'anonymat. Ma vie n'a pas plus de prix qu'une autre. Elle n'en a pas moins non plus.
Ainsi il se disait solidaire de toutes les victimes de l'oppression. Oppression qui va jusqu'au meurtre, mais aussi oppressions multiples qui privent des êtres humains de leurs droits fondamentaux.

Don Olivera : Nos sept martyrs parlent aujourd'hui plus particulièrement à l'Eglise qui est en Algérie et aux autres Eglises locales qui souffrent parce qu'elles sont fidèles à l'Evangile.
Don Olivera, moine cistercien argentin était l'abbé général de l'Ordre Cistercien de la Stricte observance en 1996. Auteur du livre : "Jusqu'où suivre ? les martyrs de l'Atlas". Ed du cerf

Rappel :
Le 1r décembre 1993 en Algérie, les membres armés du FIS (Front Islamique du Salut) qui luttent pour la conquête du pouvoir et l'établissement d'un Etat islamique. ordonnent à tous les étrangers de quitter le pays. Rester, c'est être menacé de mort.
Le 14 décembre, quatorze Croates travaillant sur un chantier hydraulique sont égorgés, parce que étrangers et chrétiens...

- Ils sont restés : Ce qui les unissait était la recherche de Dieu en communauté, l'amour pour le peuple algérien et un lien de fidélité indissoluble avec l'Eglise en marche qui est en Algérie.

Jean-Pierre : Tant que la population voisine ne nous faisait pas sentir son désir de nous voir partir, nous resterions avec elle comme dans un contrat d'alliance et d'amour, partageant son épreuve et tâchant de la porter avec elle. L'option de rester « désarmés » et « non protégés » par des mesures sécuritaires armées ou en nous réfugiant en ville s'affirme assez rapidement aussi comme celle d'un choix en commun à cause de l'Evangile.

Michel : Martyr, c'est un mot tellement ambigu ici... S'il nous arrive quelque chose, je ne le souhaite pas, nous voulons le suivre ici, en solidarité avec tous ces Algériens et Algériennes qui ont déjà payé de leur vie, seulement solidaires de tous ces inconnus, innocents... Il me semble que Celui qui nous aide aujourd'hui à tenir, c'est celui qui nous a appelés. J'en reste profondément émerveillé. (mai 1994)

Faiblesse partagée comme langage du Dieu incarné
Christian : Je vois dans le mystère de l'Incarnation le véritable enracinement de nos raisons de « rester » malgré la menace et la tourmente. En fait, je crois plus conforme à la tradition monastique, de rejoindre l'imitation du CHRIST ici par cette offrande à une incarnation continuée dans « l'humble consécration  d'une vie cachée » de prière et de travail. Nous sommes vraiment moines en continuant de vivre ici le mystère même de Noël, du Dieu vivant avec les hommes. Nous ne pourrons jamais plus oublier que notre confrontation directe avec ce grand malheur qui frappe le pays s'est faite dans le contexte liturgique, entre la nuit du 14 décembre et celle du 24 décembre
Nous avons à être témoins de l'Emmanuel, c'est-à-dire du « Dieu-avec ». Il y a une présence du Dieu « parmi les hommes » que nous devons assumer, nous. C'est dans cette perspective que nous comprenons notre vocation à être une présence fraternelle d'hommes et de femmes qui partagent la vie de musulmans, d'Algériens, dans la prière, le silence et l'amitié. Homélie, 4 janvier 1996

- Ils sont restés : Ils ont suivi Jésus

Christian : J'étais personnellement très lié à Henri*. Sa mort me paraît si naturelle, si conforme à une longue vie tout entière donnée par le menu. Il me semble appartenir à la catégorie de ce que j'appelle « les martyrs de l'espérance », ceux dont on ne parle jamais parce que c'est dans la patience du quotidien qu'ils versent tout leur sang. Je comprends en ce sens le "martyre monastique". Et cet instinct qui nous porte actuellement à ne rien changer, si ce n'est dans un effort permanent de conversion. lettre 5 juillet 1994
* Henri : frère mariste assassiné le 8 mai 1994

Don Olivera :
Ils ont suivi Jésus, jusqu'au bout, selon le radicalisme absolu de l'Evangile. Ils ont assumé les attitudes et les options de Jésus. Ils ont embrassé son destin. Ils ont été défigurés avec Lui pour Lui être configurés. Ils ont pris sur eux la croix de l'abnégation afin de hâter l'avènement du Royaume. Ils n'ont rien préféré à l'amour du Christ, Serviteur des serviteurs de Dieu.

Christophe :
L'Office : les mots des psaumes résistent, font corps avec la situation de violence, d'angoisse, de mensonge et d'injustice. OUI, il y a des ennemis. On ne peut pas nous contraindre à dire trop vite qu'on les aime, sans faire injure à la mémoire des victimes dont chaque jour le nombre s'accroît. Dieu saint. Dieu fort. Viens vite à notre aide ! Vite, au secours ! Et puis on reçoit des mots d'encouragement, de consolation, des mots qui font espérer, et c'est là que lire l'Ecriture est vital. Il y a du sens. Il est à recevoir, à reconnaître. A reconnaître, il s'accomplit : Toi qui viens ! Et nous voilà chargés de sens. Il s'accomplit : Amour en Croix.

Christian :
J'aimerais, le moment venu avoir ce laps de lucidité qui me permettrait de solliciter le pardon de Dieu et celui de mes frères en humanité, en même temps que de pardonner de tout cœur à qui m'aurait atteint
Don Olivera : Demande de pardon à Dieu pour les agresseurs. Seul le pardon peut rompre la chaîne de la haine et de la violence. Pardonner est un acte de profond respect qui permet de découvrir dans l'offenseur, au-delà de toute dissemblance, l'image de Dieu. Pardonner, c'est reconnaître et proclamer que, malgré notre méchanceté et notre ignorance, Dieu nous reconnaît tous comme des fils et des filles tendrement aimés. Pardonner, c'est témoigner, en dépit de tout, de la filiation divine et de la fraternité universelle. La parole de pardon est la parole qui concorde le mieux avec le cœur du martyr en tant que témoin fidèle de l'amour

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Pourquoi ne sont-ils pas partis ?
- Ils sont restés alors qu'ils savaient qu'ils risquaient leur vie, mais ils n'aspiraient pas au martyr.

Christian : On n'a pas le droit de provoquer la mort, y compris celle du « martyre ». On ne saurait sans fauter, mettre son prochain en tentation immédiate de tuer en le bravant directement sur le terrain où il se situe, où son aveuglement du moment l'enferme. Pour autant, il n'est pas dit qu'il faille déserter ce terrain. D'ailleurs dans la plupart des cas, la chose n'est pas possible. Sauf à courir le risque d'être infidèle à ce qu'on croit, à ce qu'on est, à ce qu'on a voué, à l'urgence de la charité.
En fait, nous sommes encore là. Avec cette grâce d'état qui nous a fait dire que « là était notre place pour le moment ». Nous n'avons pas fait de ce choix un absolu. Nous ne resterons pas « à tout prix ». Il faut que dans cette situation, nous puissions demeurer fidèles à notre conscience, à  notre idéal monastique, à notre environnement, à notre Eglise. »
7 novembre 1995

Christophe :
dans son journal cite Thomas Becket : « Un martyr chrétien n'est pas un accident. Encore moins le martyre d'un chrétien peut-il être l'effet de la volonté de l'homme de devenir martyr, comme un homme, à force de volonté et d'efforts, peut devenir un chef. Un martyr n'est jamais le dessein de l'homme, car le vrai martyr est celui qui est devenu l'instrument de Dieu, qui a perdu sa volonté dans la volonté de  Dieu, qui ne l'a pas perdue mais trouvée, puisqu'il a trouvé la liberté dans la soumission à Dieu. Le martyr de désire plus rien pour lui-même, pas même la gloire de subir le martyre.. » 28 décembre 1994

Texte du testament du Père Christian de Chergé

Quand un A-DIEU s'envisage...

S'il m'arrivait un jour - et ça pourrait être aujourd'hui - d'être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j'aimerais que ma communauté, mon Église, ma famille, se souviennent que ma vie était DONNÉE à Dieu et à ce pays.
Qu'ils acceptent que le Maître Unique de toute vie ne saurait être étranger à ce départ brutal. Qu'ils prient pour moi : comment serais-je trouvé digne d'une telle offrande ? Qu'ils sachent associer cette mort à tant d'autres aussi violentes, laissées dans l'indifférence de l'anonymat. Ma vie n'a pas plus de prix qu'une autre. Elle n'en a pas moins non plus. En tout cas, elle n'a pas l'innocence de l'enfance. J'ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal qui semble, hélas, prévaloir dans le monde et même de celui-là qui me frapperait aveuglément. J'aimerais, le moment venu avoir ce laps de lucidité qui me permettrait de solliciter le pardon de Dieu et celui de mes frères en humanité, en même temps que de pardonner de tout cœur à qui m'aurait atteint.
Je ne saurais souhaiter une telle mort. Il me paraît important de le professer. Je ne vois pas, en effet, comment je pourrais me réjouir que ce peuple que j'aime soit indistinctement accusé de mon meurtre. C'est trop cher payer ce qu'on appellera, peut-être, la « grâce du martyre » que de la devoir à un Algérien, quel qu'il soit, surtout s'il dit agir en fidélité à ce qu'il croit être l'Islam. Je sais le mépris dont on a pu entourer les Algériens pris globalement. Je sais aussi les caricatures de l'Islam qu'encourage un certain islamisme. Il est trop facile de se donner bonne conscience en identifiant cette voie religieuse avec les intégrismes de ses extrémistes.
L'Algérie et l'Islam, pour moi, c'est autre chose, c'est un corps et une âme. Je l'ai assez proclamé, je crois, au vu et au su de ce que j'en ai reçu, y retrouvant si souvent ce droit fil conducteur de l'Évangile appris aux genoux de ma mère, ma toute première Église. Précisément en Algérie, et, déjà, dans le respect des croyants musulmans. Ma mort, évidemment, paraîtra donner raison à ceux qui m'ont rapidement traité de naïf, ou d'idéaliste : « Qu'il dise maintenant ce qu'il en pense ! »
Mais ceux-là doivent savoir que sera enfin libérée ma plus lancinante curiosité. Voici que je pourrai, s'il plaît à Dieu, plonger mon regard dans celui du Père pour contempler avec Lui ses enfants de l'Islam tels qu'Il les voit, tout illuminés de la gloire du Christ, fruits de Sa Passion investis par le Don de l'Esprit dont la joie secrète sera toujours d'établir la communion et de rétablir la ressemblance en jouant avec les différences. Cette vie perdue totalement mienne et totalement leur, je rends grâce à Dieu qui semble l'avoir voulue tout entière pour cette JOIE-là, envers et malgré tout.
Dans ce MERCI où tout est dit, désormais, de ma vie, je vous inclus bien sûr, amis d'hier et d'aujourd'hui, et vous, ô mes amis d'ici, aux côtés de ma mère et de mon père, de mes sœurs et de mes frères et des leurs, centuple accordé comme il était promis ! Et toi aussi, l'ami de la dernière minute, qui n'aura pas su ce que tu faisais. Oui, pour toi aussi je le veux ce MERCI, et cet « À-DIEU » envisagé de toi. Et qu'il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux, en paradis, s'il plaît à Dieu, notre Père à tous deux.
AMEN ! Inch'Allah !

Alger, 1er décembre 1993 Tibhirine, 1er janvier 1994

Christian

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