greniertitrecroix

Pourquoi m'a-t-il été ravi ?
Saint Bernard de Clairvaux, sermon sur le cantique n° 26

Comme il le fait chaque jour, Bernard de Clairvaux commence un sermon dans lequel il commente un verset du Cantique des Cantiques. Et voilà que tout à coup il éclate : « Qu'ai-je à faire de ce cantique ? » En effet, son frère Gérard vient de mourir et Bernard ne se sent plus apte à poursuivre sa réflexion, il ne peut que crier sa douleur.

Qu'ai-je à faire de ce Cantique moi qui suis dans l'amertume ? La douleur cuisante détourne mon attention, et la colère du Seigneur épuise mon esprit. Car il m'a été enlevé celui qui me donnait la possibilité de vaquer librement au Seigneur et mon coeur m'a été arraché en même temps. Mais je me suis fais violence et j'ai dissimulé jusqu'à présent ma détresse, de peur que les sentiments ne paraissent l'emporter sur la foi.
Néanmoins la douleur refoulée a poussé des racines plus profondes à l'intérieur, et je sens qu'elle est devenue d'autant plus âpre qu'on ne lui a pas permis de sortir. Je l'avoue, je suis vaincu. Que sorte, il le faut, ce que je souffre au dedans. Oui, que cela sorte aux yeux de mes fils ; connaissant mon malheur, ils jugeront mes plaintes avec plus d'indulgence et me consoleront avec plus de tendresse. (§ 3)

Oui, avec toi s'en sont allées toutes mes joies, toute mon allégresse.
Déjà les soucis m'assaillent, déjà les ennuis frappent à ma porte de toute part et les inquiétudes venant de tous côtés m'ont trouvé seul.
Qui m'était aussi indispensable que lui ? Qui m'aimait autant ?
Mon corps était malade, lui me soutenait ; mon coeur était craintif, lui me réconfortait ; j'étais paresseux et négligent, lui me stimulait ; imprévoyant et oublieux, lui me réveillait.
Pourquoi a-t-il été ravi d'entre mes mains, cet homme avec qui je ne faisais qu'une âme ? (§ 4)
Il m'a été utile en toutes choses et plus que tous ; utile dans les petites choses comme dans les grandes,
dans les affaires privées et publiques, à l'extérieur comme à l'intérieur.
C'est à bon droit que sur lui se reposait mon esprit, lui qui me permettait de jouir du Seigneur, de prêcher libre de tout souci, de faire oraison en toute sécurité.
Oui, c'est grâce à toi, mon frère, que mon esprit était calme et mon repos agréable, ma parole plus efficace, ma prière plus savoureuse, mes lectures plus fréquentes et ma ferveur plus intense. (§ 7)
Qui fut plus exigeant que lui dans l'observance de la règle ? Qui fut plus rigoureux dans l'ascèse corporelle, plus absorbé dans la contemplation, plus perspicace dans la discussion ?

Que de fois en discutant avec lui, j'ai appris ce que j'ignorais, et moi qui étais venu pour enseigner, je suis reparti plus instruit.
Il n'avait pas de culture littéraire mais il la remplaçait par une connaissance intuitive, et en plus il était illuminé par l'Esprit. Tandis que, de l'avis général, il était le plus intelligent de tous, à ses propres yeux seulement il était ignorant. (§ 7)
Quant à lui il ne cherchait pas son avantage : il s'encombrait de soucis pour que moi, je puisse avoir des loisirs.

Parfois cependant il demandait à être déchargé et remplacé par un autre, comme si cet autre eût été plus efficace. Lui ne tenait pas à sa fonction par un attachement excessif, comme il arrive d'ordinaire mais dans une pure intention de charité. Souvent quand il procurait aux autres le nécessaire, il manquait lui-même de bien des choses, par exemple de nourriture ou de vêtement. (§ 6)
Enfin quand il se sentit près de la mort, il dit : « Mon Dieu tu sais que dans la mesure de mes possibilités, j'ai toujours désiré la paix, pour m'occuper de mon âme et pour vaquer à toi, Seigneur. Mais la crainte de toi, la volonté des frères, le désir d'obéir et surtout l'amour fraternel pour mon frère et abbé m'ont tenu engagé dans les affaires ».
Il en est bien ainsi. Sois remercié, mon frère, pour tout le fruit quel qu'il soit, de mes travaux dans le Seigneur ! Si j'ai progressé, si j'ai profité à quelqu'un, c'est à toi que je le dois. (§ 6)

Le visage et la voix jubilants tu entonnas soudain à la stupéfaction des présents, ce psaume de David : « Louez le Seigneur depuis les cieux, louez-le dans les hauteurs » (Ps 148, 1).
Au milieu de la nuit, mon frère, il faisait déjà jour pour toi, « et la nuit comme le jour s'illuminait » (Ps 138, 12). Oui, « cette nuit était ta lumière et ta joie » (Ps 138, 11).
On vint m'appeler pour voir ce miracle : un homme exultant dans la mort et insultant la mort. « Ô mort où est ta victoire ? » (1 Cor 15, 55) Un homme meurt en chantant et chante en mourant.
Tourné vers moi il me dit : « Qu'elle est grande la bonté de Dieu, de vouloir être le Père des hommes ! Qu'elle est grande la gloire des hommes, d'être fils de Dieu, héritiers de Dieu ! »
Ainsi chantait celui que nous pleurons et, je l'avoue, il change presque mon deuil en chant. Saisi par sa gloire, je suis près d'oublier ma propre misère. (§ 11)

Oui, je souffre et je suis affligé.
J'ai avoué mon affection, je ne l'ai pas niée. Je ne nie pas qu'elle est humaine, comme je ne nie pas que je suis homme.
J'ai horreur de la mort et pour moi et pour les miens. Gérard était à moi, oui à moi.
Comment n'aurait-il pas été mien, lui qui fut mon frère par le sang, mon fils par la profession religieuse, mon père par la sollicitude, mon compagnon par l'accord de nos esprits, mon intime par l'affection ?
Il m'a quitté : je le sens, je suis blessé et ma blessure est grave. (§ 9)
Oui, il est humain et nécessaire d'éprouver des sentiments envers ceux qu'on aime : de la joie en leur présence ; de la tristesse en leur absence. La vie en communauté n'est pas chose indifférente, surtout entre amis. La peur de la séparation et la douleur de ceux qui sont séparés révèlent bien ce que l'amour réciproque avait réalisé en eux, quand ils vivaient ensemble.(§ 10)

Mais « Dieu est charité » (1 Jn 4, 8) et plus on est uni à Dieu, plus on est rempli de charité.
Certes Dieu est incapable de pâtir, mais non de compatir, lui dont le propre est d'avoir toujours pitié et de pardonner.
Il faut donc que toi aussi, tu sois miséricordieux, toi qui es uni au Miséricordieux, et désormais délivré de la misère. Toi qui ne peux plus pâtir tu peux cependant compatir. Ton affection n'est pas diminuée, elle est transformée. Lorsque tu t'es revêtu de Dieu tu ne t'es pas dépouillé de ta sollicitude pour nous. Tu as laissé là ta faiblesse mais non ta tendresse. Enfin « la charité ne passe jamais » (1 Cor 13, 8) : tu ne m'oublieras pas pour toujours. (§ 5)

croix


Le grenier vous invite
à apprivoiser le

Accueil       

Présentation grenier - cisterciens       
   
La pensée cistercienne :

Le message : l'amour, l'Incarnation, Marie, l'existence chrétienne
Le florilège : l'amitié,  le baiser, la joie, la miséricorde, la prière, le repos, le silence...

Un aujourd'hui de la vie cistercienne :
les evenements,
la lectio divina 
La liturgie

L'histoire du monachisme

contact - liens - notes

Liste des textes cités