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Retour à la page ouverture PETITE HISTOIRE DU MONACHISME

SUITE  TROISIEME  ETAPE : L'EXPANSION BENEDICTINE

2. LA REGLE DE SAINT BENOIT

A. Une règle parmi d'autres.

Dès la deuxième étape de cette petite histoire du monachisme nous avons entendu parler de « Règles ».A partir du moment où des disciples se regroupent autour d'un maître, il devient nécessaire d'organiser un minimum de vie en commun. Chaque fondateur d'une communauté écrit pour ses adeptes, nous l'avons vu : saint Pachôme en Haute-Egypte, saint Basile en Cappadoce, saint Augustin à Hippone...
Parce que monastiques, ces règles vont bien plus loin qu'une simple proposition d'un bien vivre ensemble, elles proposent les moyens qui permettront à chaque membre de la communauté, de parvenir au but poursuivi en choisissant l'état monastique : vivre pour Dieu seul.

Avec l'établissement de nombreux monastères les règles se sont donc multipliées. Vers le 6ème siècle on en dénombre une trentaine ! La règle monastique connue en Italie entre 500 et 530 est la « Règle du Maître », complètement anonyme. Elle a servi de modèle à saint Benoît et à d'autres. Elle est de loin la plus volumineuse de toutes les règles de l'Occident.

A la même époque, le pape Grégoire le Grand a fondé un monastère à Rome, il lui impose la règle de saint Benoît. C'est cette règle qu'emportent les moines, envoyés dans le royaume de Kent en Angleterre, à la demande de la princesse franque, la reine Berthe.

Un peu plus tard, Saint Colomban, moine irlandais, quitte son île pour réaliser l'évangélisation du nord de l'Europe... Fixé à Luxeuil dans les Vosges, il inspire de nombreuses fondations en Germanie. Il effectue une compilation de toutes les règles qu'il peut trouver : certains historiens avancent le nombre de 72 ! l'Abbé Colomban remarque celle de Benoît de Nursie, bien en concordance avec l'essentiel de la tradition monastique d'orient et d'occident. A partir de là il rédige la règle qui sera suivie dans les monastères qu'il fonde.

Au 8ème siècle le wisigoth Witiza, connu sous le nom de Benoît d'Aniane, est appelé par évêques et princes régnants pour mener une réforme de la plupart des monastères. Il y travaille en proposant une application stricte de la règle de saint Benoît. Etant donné le nombre d'institutions concernées on peut commencer à parler d'une « famille bénédictine ».


Saint Benoît de Nursie n'a rien inventé... Il n'ignore pas les règles en vigueur, par exemple, celle de saint Basile qu'il cite en sonregle dernier chapitre. Des exégètes ont réalisé une comparaison entre sa règle et la « règle du maître », nombreux sont les traits communs. Benoît allège la règle d'un grand nombre de détails qui ne conviendraient que pour un temps, ou une situation particulière. « Abbé général » des maisons qu'il a fondées autour de Subiaco, contrairement à d'autres fondateurs, il n'écrit pas pour un monastère particulier mais il écrit une règle qui pourra être suivie en divers lieux...
La composition de la règle permet de penser qu'à partir d'une première rédaction Benoît, vivant au milieu de ses moines, réajuste sans cesse son texte. On dirait que des propos s'ajoutent les uns aux autres, sans doute à partir d'événements de la vie communautaire, des perceptions de l'Abbé, des progrès ou des difficultés des moines...
D'une façon générale la règle de saint Benoît est appréciée parce qu'elle est profondément humaine en même temps que authentiquement évangélique. Plus courte, plus souple, plus équilibrée que les autres règles, elle témoigne des qualités de saint Benoît : sa connaissance profonde de la personne humaine le mène à ne rien exiger qui dépasse ou détruit cette nature mais au contraire, à proposer un chemin d'épanouissement dans les possibles de l'homme animé par la grâce de Dieu. Il veut des « moines heureux et libres ». 

Aujourd'hui la Règle de saint Benoît intéresse encore. Elle suscite de nombreux écrits, des films, des documentaires... les  auteurs peuvent être des moines ou moniales qui exposent une "sagesse de vie", mais aussi d'autres "spirituels". Ce sont encore des historiens, des juristes, qui exposent les influences de cette règle sur l'Europe occidentale... Et bien d'autres...!

 

B. Une certaine lecture de la Règle

Dès l'ouverture de la Règle, au premier verset du prologue, saint Benoît la qualifie « conseils d'un père très aimant ». Conseils qui ne seront pas seulement entendus mais accueillis au plus profond de notre être : « prête l'oreille de ton cœur ». Nous voici donc invités à suivre un chemin, dicté par l'amour, auquel nous répondrons par l'amour...

Où ce chemin nous mènera-t-il ? Au verset 44 Benoît a écrit : « Il nous faut courir et agir de manière utile pour notre éternité » et voici le dernier verset de ce prologue : « nous participerons par la patience aux souffrances du Christ pour être admis à partager son règne ». Le but c'est donc la rencontre de Dieu, la vie avec lui.

Ce chemin est un chemin aride. Au chapitre 4 Benoît énumère 78 instruments pour bien agir. On y retrouve les « commandements de Dieu » et un grand nombre d'actions qu'il est bon de mettre en pratique pour un bien vivre normal. Mais cette liste ne suffit pas. il va développer quelques chapitres : l'obéissance, le silence et le chapitre le plus long de toute la Règle : l'humilité. Humilité, vertu nécessaire pour « parvenir à l'amour de Dieu, pour vivre par amour du Christ » (cf 7, 67-70).

Mais avant d'écouter saint Benoît, une petite précision : l'humilité et l'humiliation... deux mots qui se ressemblent et qui sont d'un sens totalement opposé. Celui qui humilie quelqu'un est lui-même un orgueilleux qui rabaisse, blesse, écrase... Il ne pratique ni n'appelle à pratiquer l'humilité. L'humiliation n'a aucune place dans la règle de saint Benoît car elle n'en a pas dans les appels de l'Evangile !

D'une façon générale l'humilité n'a pas bonne presse. Chacun désire au plus profond de lui-même réussir sa vie, dans toutes ses composantes. Publicités et institutions nous poussent à cultiver le « paraître », à conquérir une bonne place, à posséder au moins autant et aussi bien que le voisin. Il faut toujours « grimper »... pour être plus et mieux. Et saint Benoît commence ainsi son chapitre sur l'humilité : « Frères, la divine Ecriture nous crie : « tout homme qui s'élève sera abaissé, et qui s'abaisse sera élevé » ( Lc 19, 11. ch 7, 1). Deux langages aux antipodes... mais une seule réalité : le désir de réussir une vie heureuse.

L'humilité est vérité. Elle bannit les idoles : tout ce que nous rêvons d'être... ou de ne pas être ! Pour Benoît, cela n'est jamais acquis, c'est un progrès à réaliser tout au cours de la vie. Il propose une mise en route qu'il nomme « l'échelle de l'humilité... qui est notre vie en ce monde » (7, 6.8). « les montants de cette échelle sont notre âme et notre corps. » Et pour obtenir l'abaissement qui est élévation il va nous proposer douze degrés ! Le premier consiste à se situer sans cesse devant Dieu et se souvenir de ce qui lui est agréable. Le deuxième degré nous invite à renoncer à notre volonté propre, à tout décider par nous-même et les degrés suivants, 3 à 5, et 8 nous proposent les moyens d'y parvenir : rapports avec ceux qui peuvent nous y aider, nous y appeler : le père Abbé, les frères, l'exemple des Anciens, la Règle, la prière, l'Ecriture... Saint Benoît décrit de nombreuses situations de la vie de tous les jours : les ordres contrariants, les injustices, les souffrances, les adversités... Les derniers degrés nous invitent à avoir en toutes choses un comportement discret qui ne s'impose en rien.

Il nous faut voir de plus près le 6ème et le 7ème degrés : « le moine se considère comme un mauvais ouvrier et un incapable » (7,49), « non seulement se dire de bouche le plus petit et le plus méprisable mais encore à s'en pénétrer au plus intime de son cœur » (7, 51). Nous avons envie de fermer le livre, « c'est de la folie ! » Rappelons-nous la prière du pharisien « Mon Dieu je te rends grâce de ne pas être comme le reste des hommes...» (Lc 18, 9-14) et il énumère tout ce qu'on peut lui voir faire de bien. C'est ce que deviendra notre prière si nous ne savons pas mettre en pratique ces degrés de l'humilité. La Règle ne supporte pas d'humiliation, ces versets ne nous invitent donc pas à nous avilir mais à nous voir en vérité avec tous nos manques, nos faiblesses... Le chemin est alors ouvert pour le progrès, pour la marche en avant, la guérison : « Je ne suis que ça, mais je suis une merveille du Seigneur, aimée de lui, qu'il me façonne selon son amour ! » Allégés de tout ce qui nous pèse, de tout ce qui nous encombre nous pouvons alors être élevés dans le Vent de Celui qui est tout Amour...

C'est à la lumière de ce qui est dit de l'humilité que l'on peut comprendre l'obéissance. Renoncer à organiser notre vie selon nos désirs pour accueillir ce que Dieu veut. « L'obéissance sans délai convient à ceux qui n'ont rien de plus cher que le Christ » (5, 2), Affaire d'amour, réponse aimante à celui qui ne peut proposer que le meilleur !

Saint Benoît écrit pour des moines qui vivent en communauté. Ce sont des frères sous la dépendance d'un Abbé. « Il y a un bon zèle qui sépare des vices et mène à Dieu. et à la vie éternelle. Les moines exerceront donc ce zèle avec toute la ferveur de l'amour, c'est-à-dire qu'ils se préviendront d'égards les uns les autres, supporteront avec une extrême patience leurs infirmités physiques et morales, rivaliseront d'obéissance les uns aux autres. Nul ne cherchera ce qu'il estime être utile à lui-même, mais ce qui l'est à autrui. Ils se témoigneront un chaste amour fraternel. Ils auront pour Dieu une crainte d'amour. Ils aimeront leur abbé d'un amour humble et sincère. Ils ne préféreront absolument rien au Christ, qui veuille nous conduire tous ensemble à la vie éternelle. » Avant-dernier chapitre de la Règle. C'est comme si saint Benoît avait encore besoin de laisser parler son cœur de père très aimant, c'est comme s'il ne pouvait pas s'arrêter de dire « aimez-vous les uns les autres comme Dieu nous aime ». Ce chapitre reflète bien ce qui est dit dans l'ensemble de la Règle sur les rapports entre les personnes. Dieu est préféré à tout et son amour est la base des relations. Elles manifestent l'estime, l'attention, le respect, le service des autres...
« L'Abbé doit mêler selon les circonstances la sévérité à la douceur, et montrer soit la rigueur d'un maître, soit la bonté d'un père.» (2, 24)
Le cellérier « fournira aux frères ce à quoi ils ont droit, sans suffisance ni retard pour qu'ils ne soient pas irrités ». (31,16)
« Le soin des malades doit tout primer. On les servira vraiment comme le Christ. Quant aux malades, ils considéreront qu'on les sert pour l'honneur de Dieu et n'attristeront pas par d'abusives exigences les frères qui les servent.» (36, 1.4) A travers ces quelques lignes on peut entrevoir combien la Règle est un chef d'œuvre d'équilibre... chacun doit avoir ce dont il a besoin, mais sans excès d'aucune sorte.

auxchamps« C'est alors qu'ils sont vraiment moines, quand ils vivent du travail de leurs mains » (48,8). Pour avoir de quoi subsister, certes, mais aussi pour participer à l'œuvre confiée par le Créateur. Et là encore respect de la nature et des personnes : les horaires de travail et de sommeil ne sont pas les mêmes l'été et l'hiver ! L'organisation des occupations d'une journée dépend des rythmes auxquels notre organisme ne peut se soustraire sans en souffrir.

Ces rythmes nous les retrouvons encore dans la manière dont Benoît prévoit le déroulement des offices. Il a écrit une suite de treize chapitres pour en présenter l'ordonnance. Il tient compte des saisons, des temps liturgiques, des jours de la semaine. « Rien ne passera avant le service de Dieu » (43,3). Benoît insiste pour que l'on choisisse pour chanter et faire des lectures des moines qui le feront bien, mais cela ne suffit pas, l'essentiel est la disposition intérieure : « en psalmodiant soyons tels que notre esprit soit d'accord avec notre voix » (19, 7)

« S'adonner fréquemment à la prière » (4, 56) c'est un des « instruments pour bien agir »... L'appel à la l'Office communautaire, sept fois le jour, le temps consacré à lire les Ecritures sont autant d'actions qui nourrissent l'esprit et le cœur. Elles font des journées du moine qui vit dans la conscience de la présence de Dieu, une prière perpétuelle. La pratique du « silence que les moines doivent cultiver en tout temps » (42, 1) favorise la rencontre de Dieu.

Dans le prologue (45-49) Benoît a écrit : « Nous allons donc fonder une école du service du Seigneur, dans cette institution, nous espérons n'imposer rien de dur, rien de pénible. Toutefois si la raison et l'équité conseillent de proposer quelque légère contrainte, pour corriger les vices et préserver la charité, ne va pas troublé de frayeur, abandonner sur le champ le chemin du salut dont les débuts sont forcément malaisés. A mesure qu'on progresse dans une sainte vie et dans la foi, le cœur se dilate et c'est avec une indicible douceur d'amour que l'on court dans la voie des commandements de Dieu. » Au monastère, tous existent les uns pour et par les autres, sur le chemin, aux jours d'aridité comme aux jours de bonheur, on n'est jamais seul !

 

C. La Règle vue par une mère de famille

Règle qui a survécu aux siècles et a traversé toutes les mers, Règle à laquelle beaucoup se réfèrent aujourd'hui et pas seulement des moines et des moniales.
Le texte qui suit est tiré de l'introduction que madame Esther de Waal place en-tête de son livre : « La voie du chrétien dans le monde »*. Cette voie, c'est la Règle de saint Benoît. Femme d'un pasteur anglican, cette épouse et mère de famille est venue vivre à Cantorbéry où son mari devenait doyen. Cantorbéry, qui fut au Moyen-Age le centre d'une grande communauté bénédictine. S'établir au milieu de bâtiments qui reflétaient la vie de cette communauté poussa Esther de Waal à lire la Règle de saint Benoît. Lecture qui devint une vie, elle la relate dans ce livre.

On rencontre parfois un lieu, un paysage nouveau et pourtant les volumes, les formes, les ombres nous semblent déjà familières. C'est ce qui m'est arrivé avec la Règle. Elle n'était ni lointaine, ni dépassée, ni intellectuelle, mais actuelle et pertinente ; elle parlait de choses que je savais déjà à moitié ou auxquelles j'essayais péniblement d'arriver à donner un sens. Elle abordait franchement les questions de relations personnelles, d'autorité et de liberté ; elle reconnaissait le besoin de stabilité et de changement ; elle organisait une vie équilibrée ; je fus immédiatement sensible à la considération et au respect qu'elle manifestait envers les personnes et les choses. J'appréciai sa pénétration à propos de problèmes aussi quotidiens que l'hospitalité ou l'attitude envers les biens matériels. Par-dessus tout, elle parlait d'une vie qui n'était pas héroïque, en fait une vie comme celle de n'importe quelle famille chrétienne ordinaire.

Ce n'est donc pas l'œuvre d'un universitaire ou d'un théologien. Il est né de l'expérience vécue d'une épouse et d'une mère aux nombreux engagements et il jaillit d'une conviction que la Règle parle à ceux qui comme moi cherchent Dieu au milieu d'une vie quotidienne suroccupée, souvent déroutante et épuisante. Mon seul espoir en écrivant ce livre est qu'il puisse servir de début à une rencontre avec la vie bénédictine, car la lecture ne peut remplacer l'expérience vécue. La Règle est sagesse ancienne et pourtant elle est nouvelle, aussi nouvelle que l'Évangile, car c'est au Christ lui-même que saint Benoît nous renvoie sans cesse. Depuis quinze cents ans c'est le chemin par lequel d'innombrables chrétiens vivant leur vœux dans une communauté monastique ont trouvé Dieu, mais elle parle aussi à tous ceux d'entre nous dans le monde entier qui luttent pour être fidèles aux promesses de leur baptême.

En dernier ressort, ce livre est une tentative très personnelle pour montrer comment la Règle de saint Benoît a été une inspiration et un guide pour une chrétienne laïque ordinaire.

* Esther de Waal, La voie du chrétien dans le monde, éd du cerf, 1986

Première photo, wikipedia commons - Saint Benoît remet sa Règle à son disciple saint Maur - document monastère de st Gilles, Nîmes

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