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Retour à la page ouverture   PETITE HISTOIRE DU MONACHISME

SUITE DEUXIEME PARTIE     L'O R D R E   C I S T E R C I E N

3. C'est alors que naît l'Ordre Cistercien.

L'extension
A partir des années 1110-1111, la communauté des moines du Nouveau Monastère s'agrandit. Bientôt « Les ressources dont ils disposaient ne pouvaient leur suffire ni le lieu où ils résidaient les abriter complètement ». Quelques religieux vont aller vivre ailleurs : c'est la première fondation, la première abbaye-fille, La Ferté. L'expansion va être suscitée par le nombre croissant des moines, notamment par l'arrivée de Bernard de Fontaine avec une trentaine de ses compagnons. Pontigny est fondée en mai 1114, et Clairvaux et Morimond en 1115.


En ces jours-là, des terres et des vignes, des prés et des centres d'exploitation accrurent cette Eglise*, sans pourtant diminuer l'observance monastique. Aussi Dieu visita-t-il ce lieu à ce moment, et il répandit sa miséricorde et sa tendresse sur ceux qui le priaient, criaient vers lui, pleuraient devant lui, poussaient jour et nuit de longs et profonds soupirs et touchaient aux portes du désespoir, parce qu'ils croyaient devoir rester sans successeurs. En effet, la grâce de Dieu envoya en même temps à cette Eglise tant de clercs instruits et nobles, tant de laïques puissants dans le monde, et nobles également, qu'ils se trouvèrent trente à entrer ensemble avec ferveur au noviciat. Menant courageusement le bon combat contre leurs défauts et les tentations des esprits mauvais, ils achevèrent heureusement leur course. En divers endroits de la région, des vieillards, des jeunes gens et des hommes de tout âge furent entraînés par leur exemple. A voir comment devenait tout à fait réalisable pour ces moines ce qu'eux-mêmes considéraient jusque-là avec frayeur comme impossible dans l'observance de la Règle, ils se mirent à accourir à Cîteaux pour placer leur nuque orgueilleuse sous le joug plein de douceur du Christ, pour aimer d'un amour ardent les préceptes durs et âpres de la Règle. Et ils commencèrent à se réjouir et consolider merveilleusement cette Eglise.
Dès lors, ils établirent des abbayes dans divers diocèses, Elles s'accrurent de jour en jour par une si abondante et si puissante bénédiction du Seigneur qu'en moins de huit ans douze monastères se retrouvèrent construits, les uns issus directement de Cîteaux, les autres sortis de cette première descendance.
(P. E. ch 17, 9-12 )

hydrauliquePhoto : Pont-aqueduc des Arvaux. La Varaude coule sous les deux arches la Sansfond canalisée coule au-dessus.
Pour établir un monastère les moines cherchaient un lieu proche d'une source d'eau. L'eau permet de boire, de se laver et d'évacuer ses déchets. De plus elle faisait tourner la roue du moulin qui broyait les céréales...
« Quelquefois établis en des points où le précieux liquide fait défaut ou n'existe pas en quantité suffisante, ils doivent se spécialiser dans le génie hydraulique et construisent barrages et chenaux pour amener l'eau jusqu'à leurs moulins. Les moines de Cîteaux se sont initialement installés près du ru du Coindon, insuffisant pour couvrir leurs besoins. Sous l'abbatiat d'Albéric, ou Aubry, (1099-1108), cette difficulté d'approvisionnement en eau oblige à déplacer l'abbaye de 2,5 km pour s'établir au confluent du Coindon et de la Vouge. En 1206, il faut encore augmenter le débit hydraulique et un bief long de 4 km est creusé sur la Vouge, mais cette dérivation se révèle toujours insuffisante. Les moines, après avoir négocié le passage au duc de Bourgogne et au chapitre de Langres, s'attaquent alors, non sans difficultés, au chantier du détournement de la Sansfond (ou Cent-Fonts), qui leur assurera un débit régulier de 320 litres par seconde. Le chantier est considérable : en plus de creuser un canal long de 10 km à partir du village de Saulon-la-Chapelle, les moines doivent réaliser le pont des Arvaux, un pont-aqueduc de 5 m de haut, permettant le passage du canal au-dessus de la rivière Varaude. Vers 1221, l'eau du canal arrive dans le monastère, et le résultat est à la hauteur des efforts engagés. Les travaux augmentent considérablement le potentiel énergétique de l'abbaye : avec une chute d'eau de 9 mètres40, au moins un moulin et une forge sont installés sur le nouveau bief. Ces eaux, renforcées par les eaux du bief de la Vouge et du ru du Coindon, circulent au moyen de canalisations souterraines sous l'ensemble des bâtiments : logis ducal, bâtiment des convers, réfectoire, cuisine, et noviciat pour alimenter ensuite un canal à ciel ouvert. »
(Emmanuel Monnier Cahier Science et vie n° 78, cité dans wikipedia, abbaye de Cîteaux)


La Charte de Charité

Dès la fondation de l'abbaye de La Ferté, Etienne Harding a songé à un texte qui rappellerait les intentions des fondateurs du Nouveau Monastère et ce qu'il fallait mettre en œuvre pour rester fidèles à cet esprit. Ce texte deviendra « La Charte de Charité » dont le premier titre était « charte d'unanimité et de charité »… Il fallait que les moines de toutes les abbayes gardent les mêmes observances. Ce n'étaient pas des liens d'autorité, de dépendance qui pourraient faire l'unité, forger la communion, mais « un pacte d'amitié ». Les abbayes sont autonomes, elles ne dépendent pas de celles qui les ont fait naître, mais elles gardent entre elles un lien de charité pour se venir en aide les unes les autres, pour subvenir à leurs besoins si cela devenait nécessaire, mais surtout pour se stimuler.

Et donc, dans ce décret, les frères voulant prévenir un naufrage éventuel de la paix mutuelle, mirent au clair, statuèrent et transmirent à leurs descendants par quel pacte d'amitié, par quel mode de vie, ou plutôt par quelle charité souder indissolublement par l'esprit leurs moines corporellement dispersés dans les abbayes en divers endroits de la région. Ils estimaient également que ce décret devait porter le nom de Charte de charité parce que sa teneur, rejetant le fardeau de toute redevance matérielle, poursuit uniquement la charité et l'utilité des âmes dans les choses divines et humaines. (C. C. Prologue 3-4)


En 1996, l'Abbé Général de l'Ordre Cistercien, Don Bernardo Olivera, s'adresse aux Abbés et Abbesses de tous les monastères de l'OSCO* réunis en Chapitre Général. Au cours d'une conférence, il va rappeler trois principes fondamentaux pour la vie de l'Ordre. Il décrit d'abord longuement l'autonomie des abbayes puis les autorités au service du bien commun, enfin, il termine ainsi :                 

La charité, plus qu'un principe, doit être considéré comme la source qui vivifie tout l'Ordre. Elle est la source dont émergent tous les autres principes. Elle est l'huile de l'Esprit qui rend possible la vie, le dynamisme et la coordination harmonieuse entre autonomie et indépendance, subsidiarité et collégialité.

La charité le lien le plus universel et en même temps le moins limité étant donné qu'il embrasse tout et dynamise tout. C'est la charité qui unit toutes les personnes et les communautés de l'Ordre entre elles. Grâce à elle, tous les supérieurs partagent une sollicitude commune en faveur de chacune et de toutes les communautés.

En définitive, la charité de chacun, surtout des supérieurs, stimule et vivifie les institutions traditionnelles et tous les autres organes de dialogue, collaboration et service mutuel qui coopèrent à la bonne marche de l'ensemble.

* OCSO : Ordre Cistercien de la Stricte Observance

Texte cité dans : « L'Evangile à l'école cistercienne de l'Amour » éd. abbaye N-Dame du Lac
Lettres, conférences et homélies, 1990-2002, Don Olivera, abbé général.

 

Du 19 février 1991 au 21 août 1993, le Père Christian de Chergé, prieur au monastère de Notre- Dame de l'Atlas à Tibhirine, présente au cours des chapitres* quotidiens, les nouvelles Constitutions** de l'Ordre approuvées au Chapître Général en 1990.
* Chapitre : réunion au cours de laquelle le Père Abbé enseigne la communauté. Dans les premiers temps de cette institution on y lisait un chapitre de la Règle de saint Benoît.
** Composées à la suite du Concile Vatican II

Jeudi 7 mars 1991
Seul principe d'UNITE : une charité. Unité à l'intérieur de l'Ordre : une Règle, un mode semblable de vie... qui ne font pas nombre avec la charité mais sont à la charité ce que le corps est à l'âme, ce que la loi est au commandement d'amour (cf évangile hier). Tout l'amour que Dieu met en nos cœurs doit pouvoir s'incarner dans l'observance (aimante) de la Règle (notre art du vivre ensemble).

Mardi 27 juillet 1993 Le lien de la charité
Ici, c'est évident qu'on veut définir ce lien, lui donner consistance en droit et en fait. C'est lui qui fonde un Ordre. On dira que la charité évangélique est d'ordre universel... que ce « lien de la charité » ne saurait se limiter à des enclos. Oui, mais en entrant dans la vie religieuse, c'est un peu comme si on changeait de prochain (exactement comme lorsqu'on se marie). Et le prochain qui est nôtre, une fois organisée « la maison de Dieu » qu'est notre communauté, et cette première urgence de l'amour qui nous voue à ceux de cette maison, ce prochain... c'est donc ces communautés de moines et de moniales OCSO. La Carta Caritatis, en ce sens, a innové. Elle est un trésor précieux dont le nom est à lui seul un contenu inépuisable. Dès son prologue elle affirme clairement :


(Ici, Christian cite le texte du prologue de la Charte de Charité présenté ci-dessus)

Ce texte renvoie à Cassien qui commente le Ps 67 : « Dieu fait habiter dans une même MAISON ceux qui ont un même esprit... tandis que les rebelles habitent des lieux arides  ! » Il y a donc plusieurs demeures dans la maison de Citeaux mais c'est un même Esprit, et entre elles, ce lien de la charité.

Cité dans « Dieu pour tout jour », les cahiers de Tibhirine, 1 bis

 

Le Conseil Général
Conscient de la nécessité des liens indispensables pour que vive la Charité entre les abbayes, Etienne harding, convoque en 1116, les abbés des quatre premières fondations : c'est le premier chapitre général. On peut dire qu'alors naît l'Ordre Cistercien : c'est à partir de ces rencontres que seront établis les règles et usages qui apparaîtront nécessaires de préciser au fur et à mesure des fondations, de l'éloignement géographiques de certaines… des aléas de l'histoire… C'est cet organe maître de l'Ordre qui cherchera, trouvera, proposera la mise en œuvre des nouvelles modalités que suivront les monastères de l'Ordre toujours en référence à une observance stricte de la Règle de saint Benoît et de la Charte de Charité.

Et telle est maintenant notre volonté : nous enjoignons (à nos fils) d'observer en tout la règle du bienheureux Benoît telle qu'elle a été établie au Nouveau Monastère et de ne pas introduire dans l'interprétation de cette règle un sens différent. Mais que, comme nos prédécesseurs, nos saints pères, à savoir les moines du Nouveau Monastère, l'ont comprise et observée et comme nous la comprenons et l'observons aujourd'hui, eux aussi la comprennent et l'observent pareillement. (C.C. chap 2, 2-3)
marieTous les monastères sont sous le vocable de Marie, reine du ciel et de la terre.

Tous les abbés de ces Eglises viendront une fois par an au Nouveau Monastère, au jour qu'ils conviendront entre eux. Ils y traiteront du salut de leurs âmes; ils décideront de ce qui doit être redressé ou ajouté dans l'observance de la sainte Règle et des prescriptions de l'Ordre ; ils rétabliront le bien de la paix et de la charité mutuelle.  (C. C. chap 7, 2)
Si l'une ou l'autre Eglise tombe dans une pauvreté intolérable, l'abbé de cette communauté s'appliquera à exposer cette situation en présence de tout le chapitre. Alors, tous les abbés, enflammés du feu très ardent de la charité, se hâteront, chacun selon ses possibilités, de subvenir à la pénurie de cette Eglise avec les ressources que Dieu leur a départies. (C. C. chap 7, 4)

Une fois l'an, l'abbé de l'Eglise-mère visitera toutes les communautés qu'il aura fondées. S'il les visite plus fréquemment, les frères y trouveront un surplus de joie. (C.C. chap 5, 5)
Il prendra garde, en ce qui concerne les biens du lieu qu'il vient visiter, de ne rien entreprendre, traiter ou régler, et de ne pas s'en occuper contre la volonté, de l'abbé et des frères. (C.C. chap 4, 5)

Lors de la rencontre du Chapitre général il pourra rendre compte de ce qu'il aura perçu de la vie de l'Ordre à travers ces visites..

En relisant l'histoire monastique précédant cette époque, on pourrait remarquer que les pères fondateurs connaissaient bien les écueils auxquels s'étaient heurtés les religieux au cours des siècles précédents : la dépendance des nobles donateurs, leur intrusion dans la vie des moines, l'enrichissement, les dîmes redevances du service des paroisses, les modifications apportées à la Règle de saint Benoît...

L'historien Marcel Pacaut écrit qu'à ce moment-là « on peut appréhender ce qu'est un moine cistercien » : « les fondements de sa vie religieuse sont les mêmes que ceux de 1098, la solitude, la pauvreté, le travail manuel, affinés par l'expérience, remédités, perçus les uns par rapport aux autres, voilà ce qui donne à la spiritualité cistercienne une très solide cohérence ».
Le monastère forme un ensemble clos, dans un lieu éloigné des terres habitées, installé en un lieu où l'eau coule en quantité pour satisfaire les besoins des moines et si c'est possible pour faire tourner un moulin. Les terres sont suffisantes en superficie et en fertilité pour procurer la nourriture. A cette époque, toute terre appartient à un seigneur, une abbaye ne peut donc s'établir qu'avec l'accord du propriétaire de la terre. Mais sa dépendance s'arrête là, le donateur n'a aucun droit ni aucune autorité sur la vie des moines !
La pauvreté n'est pas le dénuement, le travail doit subvenir aux besoins en restant pauvre.

Si les moines cisterciens refusent toute participation à la vie des paroisses, ils n'en sont pas moins d'Eglise :

En aucune manière, des abbayes ne seraient érigées dans le diocèse de quelque évêque avant que ce dernier n'ait approuvé et confirmé le décret élaboré et confirmé par la communauté de Cîteaux et les autres communautés issues d'elles : ceci en vue d'éviter tout heurt entre l'évêque et les moines. (Prologue C.C. 2)

Le Pape Calixte II qui avait eu l'occasion de connaître le Nouveau Monastère alors qu'il était archevêque à Vienne, affirme la protection du Saint-Siège par la bulle « Ad hoc in apostolici » le 23 décembre 1119.

Peu nombreuses au départ, les femmes ont eu cependant leur place dans l'évolution de l'Ordre Cistercien. Bernard de Fontaine avait entraîné avec lui au Nouveau Monastère, des hommes mariés. Leurs épouses consentantes devaient trouvé un refuge, ce fut d'abord au château de Jully. A elles se sont jointes d'autres femmes désireuses de mener une vie consacrée à Dieu suivant le mode monastique. Plus tard, à l'instigation d'Etienne Harding, elles ont été transférées à Tart près de Cîteaux. Quelques abbayes fondèrent un monastère féminin qui demeurait sous l'autorité du Père Abbé qui l'avait fondé.

A la fin de l'abbatiat d'Etienne Harding, l'ordre ne compte pas moins de 70 abbayes. L'implantation est dense dans l'est de la France : Bourgogne, Champagne, Franche-Comté, Lorraine, Alsace, Alpes, vallée du Rhône, plus disséminée dans d'autres régions de France. L'Ordre s'est aussi propagé en Angleterre, Italie, Allemagne : Bavière, Rhénanie. Cette expansion s'est réalisée par des fondations mais aussi par l'agrégation de monastères, de groupes de moines ou d'ermites désireux de rejoindre l'Ordre.

En 1133, Etienne Harding très âgé, se démet de sa charge. Il meurt l'année suivante.

* Eglise : ce mot désigne ici cette portion d'Eglise qu'est un monastère

Textes historiques tirés du livre "Origines cisterciennes", éd du Cerf. (P. E. = Petit Exorde. C. C. = Charte de Charité)

Deuxième photo wikipedia commons, les trois fondateurs de l'Ordre cistercien aux pieds de Marie.

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