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Pour le temps du CAREME

Une manière de penser le carême

« C'est là, peut-être, frères, ce véritable carême qui doit être le vôtre : non pas extérieur mais intérieur. »

Les textes choisis sont tirés d'un sermon de saint Bernard de Clairvaux, vingt-deuxième sermon d'un ensemble de « Sermons divers ». Divers par la forme et le contenu, ils ne forment pas un tout cohérent comme les « sermons pour l'année », par exemple. Ce qui fait leur unité, ce sont les grands thèmes que l'on retrouve dans toute l'œuvre de saint Bernard et des écrits cisterciens.

Ce sermon 22 a pour titre : « Sur la quadruple dette », titre attribué par les copistes, et non par l'auteur. « La réflexion de Bernard se porte sur le chemin spirituel des moines : leurs difficultés, leurs progrès, leurs joies, leurs raisons de vivre », pour les entraîner toujours « du bien vers le mieux ».
« Après avoir tant reçu, le moine en vient à oublier que tout est grâce, que rien ne lui est dû, jusqu'à ne plus porter son regard sur le donateur et ne plus lui rendre grâce. » Ce préambule,  trouvé au sermon 15, convient bien à introduire ces textes des quatre dettes.

 

Première dette : envers le Christ
Saint Bernard nous invite (comme en d'autres écrits !) à contempler comment s'est manifesté l'amour du Christ envers nous... alors nous pourrons prendre conscience de ce que nous lui devons et nous serons entraînés à lui répondre par l'offrande de nous-mêmes...

Veux-tu savoir ce que tu dois et à qui ?
En premier lieu c'est au Christ puisqu'il a lui-même donné sa vie pour la tienne, supportant d'amers tourments pour que tu n'aies pas à en subir d'éternels.
Que pourras-tu trouver de dur et de terrible, lorsque tu te souviendras qu'« il était dans la condition de Dieu » (Phil 2, 6), « au jour de son » éternité, « engendré dans la splendeur de la sainteté avant l'aurore » (Ps 109,3), « lui la splendeur et l'image de la substance de Dieu » (hébr 1,3) ; et qu'il est venu jusqu'à ta prison, à ton limon, « s'enfoncer » jusqu'au coude, comme on dit, « dans la profondeur de ce limon ».
Qu'est-ce qui ne te semblera pas doux, lorsque tu auras rassemblé, pour t'en souvenir, toutes les amertumes de ton Seigneur et d'abord la situation de dépendance de son enfance ; ensuite les fatigues qu'il supporta en prêchant, la lassitude de ses allées et venues, ses tentations durant son jeûne, les veilles qu'il passa à prier, ses larmes quand il compatissait, les pièges qu'on lui tendait dans les discussions ; enfin les dangers des faux frères, les injures, les crachats, les gifles, le fouet, la dérision, les moqueries, les reproches, les clous, et tout le reste : tout ce que, durant trente-trois ans, il a « accompli » et souffert « pour notre salut au milieu de la terre » (Ps 73, 12) ?
Oh ! quelle miséricorde, et combien imméritée ! Quel amour, dont la gratuité même apporte la preuve ! Quelle faveur pour nous, et combien inattendue ! Quelle stupéfiante douceur, quelle invincible bonté !
Le Roi de gloire mis en croix pour un esclave tout à fait méprisable, pour un simple ver de terre ? « Qui a jamais entendu rien de pareil ? Qui a rien vu de semblable (Is 66,8) ? » « A peine voudrait-on mourir pour un juste » (Ro 5, 7), lui, c'est pour des ennemis et « des injustes » qu'il est mort, choisissant de s'exiler des cieux pour nous reporter aux cieux, lui l'ami de tendresse, le sage conseiller, «  le puissant soutien ».
« Que rendrai-je au Seigneur pour tout le bien qu'il m'a fait ? » (Ps 115,12) Même si en moi s'additionnaient « toutes » les vies « des fils d'Adam », tous « les jours du monde », les labeurs de tous les hommes qui furent, sont et seront, n'est-il pas vrai que ce ne serait encore rien, en comparaison de ce corps, objet des regards et de l'admiration même des Puissances d'en haut par sa conception, œuvre de l'Esprit saint, par sa naissance de la Vierge, par la pureté parfaite de sa vie, la richesse de son enseignement, l'éclat de ses miracles, la révélation qu'il a faite des mystères.


Tu le vois donc : « autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, autant sa vie s'est élevée au-dessus de la nôtre » (Is 55, 9), et pourtant il l'a donnée à la place de la nôtre. De même qu'il n'y a pas de comparaison possible entre le rien et quelque chose, de même notre vie est sans proportion avec la sienne, celle-ci ne pouvant pas être plus digne ni la nôtre être plus misérable. Et ne va pas t'imaginer que je me livre à une exagération oratoire, car ici toute langue défaille, et l'esprit ne parvient même pas à discerner le secret d'une telle faveur.
Lors donc que je lui aurai consacré tout ce que je suis, tout ce que je puis, ne sera-ce pas comme une étoile en face du soleil, comme une goutte d'eau en comparaison d'un fleuve, comme une pierre à côté d'une tour, comme un grain de poussière auprès d'une montagne ?

Je ne possède que « deux petites pièces de monnaie » (Mc, 12, 42) — ou plutôt deux très petites pièces : mon corps et mon âme ; ou plutôt je n'en ai qu'une : ma volonté. Et je ne la donnerai pas à sa volonté à lui, alors que, dans sa grandeur, il a prévenu par tant de bienfaits un être aussi minuscule, et m'a racheté tout entier en se donnant tout entier pour moi ? Au contraire, si je retiens pour moi ma volonté, quel visage ferai-je, quels yeux aurai-je, quelle intelligence, quelle conscience, pour approcher du « cœur de la miséricorde de notre Dieu » (Lc 1, 78) ? Et comment osé-je percer ce très fort rempart qui garde Israël. ? et détourne, pour prix de mon rachat, non pas quelques gouttes -, mais des flots ■ de sang » des cinq plaies de son corps ?
Oh! « génération pervertie et fils infidèles ! » « Que ferez-vous au jour de la ruine qui vient de loin ? Vers quel secours fuirez-vou1 ? » (Is 10,3) (§ 5-6)

Prière :
Ah ! « Seigneur, je souffre violence, réponds pour moi ! » « En tes mains je remets ma » petite pièce. Toi, paie tous mes créanciers ; toi, libère-moi d'eux tous, car « tu es Dieu et non pas homme », et « ce qui est impossible aux hommes t'est possible à toi. » « Ce qui était en mon pouvoir, je l'ai fait » ; Seigneur, « tiens-moi pour excusé », car « tes yeux ont vu mon imperfection ». (§ 9)

Deuxième dette : la réparation des péchés
Saint Bernard nous invite à la conversion : tout donner dans l'amour pour échapper à l'amertume du péché.
Le Christ est-il pour autant le seul dont je sois débiteur, lui à qui déjà je peux à peine rendre quelque chose ? Mes péchés passés réclament de moi ma vie à venir, pour que « je porte des fruits dignes de la repentance » et que « je repasse toutes mes années dans l'amertume de mon âme » (Is, 38 15). « Mais de cela, qui donc est capable ? » « Les péchés que j'ai commis dépassent en nombre les grains de sable de la mer, mes fautes se sont multipliées, je ne suis pas digne de voir la hauteur du ciel en raison de l'abondance de mes injustices, car j'ai soulevé ta colère en faisant le mal devant toi ». « Les malheurs m'entourent, à ne pouvoir les dénombrer, mes iniquités m'enserrent et je ne peux plus voir. » (Ps 39,13)
Ce qui est sans nombre, comment le dénombrer ? Comment m'acquitter de mon dû, alors que je suis tenu de « payer ma dette jusqu'au dernier centime » ? En outre, « ses fautes, qui les connaît ? » (Ps 18, 13) C'est bien ce que dit saint Ambroise, cette flûte céleste : « Il m'a été plus facile de trouver des êtres qui ont conservé l'innocence que d'en trouver qui ont fait pénitence comme ils devaient. » Mais quelle que soit ma repentance, quelles que soient mon affliction et ma mortification, « c'est en raison de ton nom », et nullement en raison du mérite de ma pénitence, que « tu pardonneras mon péché, Seigneur », dit le juste, « Il est grand en effet. » (Ps 14,11)
Lors donc que tu aurais consacré à la seule pénitence toute ta vie, tout ton savoir, tout ton avoir, tout ton pouvoir, cela compterait-il pour quelque chose ?
Tu venais de donner ta vie au Christ, en échange de la sienne, et maintenant c'est le souvenir de tes péchés passés qui te la réclame à nouveau tout entière. (§ 7)

Prière
Nous courons sur tes pas, Seigneur Jésus, à cause de cette mansuétude qu'on célèbre en toi. Car nous entendons dire que tu ne méprises pas le pauvre, que tu ne repousses pas le pécheur.
Si la sagesse fait défaut, si la justice ne suffit pas, si les mérites de la sainteté nous manquent, ta Passion vient à notre secours.
Illumine mes yeux, Seigneur, « pour que je sache ce qui t'est agréable » (Sg 9,10) en tout temps, et me voici sage.
« Ne te souviens pas des égarements de ma jeunesse ni de mes erreurs » (Ps 24, 7) et me voici juste.
« Conduis-moi sur ton chemin et me voici saint » (Ps 85, 11).
Mais si ton sang n'intercède pour moi, je ne suis pas sauvé.
Pour tout cela nous courons sur tes pas. (§ 8)

Troisième dette : avoir part au Royaume
Que feras-tu donc si je te montre un troisième créancier, qui réclame pour lui ta vie avec autant d'exigence que de raison ? Je suppose que tu désires, toi aussi, posséder la cité dont il est dit : « On parle de toi pour ta gloire, cité de Dieu », cette « gloire que l'œil n'a pas vue, dont l'oreille n'a pas entendu parler, et qui n'est pas montée au cœur de l'homme » (1 Cor 2, 7.9), « ce règne de tous les siècles », qui est de vivre pour l'éternité, « dans la perpétuité des éternités ». Je pense que tu voudrais être « comme les anges de Dieu dans le ciel » : devenir aussi « héritier de Dieu et cohéritier du Christ » (Ro 8, 17) et « chanter sur les places » de Sion, cité d'en haut, un continuel « alléluia » ? Tu veux aussi voir ce qui se réalisera « lorsque le Christ aura remis le Royaume au Dieu et Père » et « que Dieu sera tout en tous ». Tu veux enfin « être semblable à Dieu » et « le voir tel qu'il est » (1 Jn 3,2).
Je ne doute pas non plus que tu souhaites avec force voir « fuir les ombres et se lever le jour ! », lorsque brillera le jour solennel après avoir chassé les nuages des réalités terrestres. Alors « le jour » ne « baissera » plus, ce sera un éternel midi, une plénitude de chaleur et de lumière : le soleil sera stable, les ombres dissipées, les marais asséchés et leurs miasmes supprimés. (cf Ap 21-22)
Pour payer le prix de tout cela, ne conviendra-t-il pas de te donner toi-même tout entier avec ce que, de toutes parts, tu pourras y joindre ? Mais lors même que tu aurais tout accompli, « ne » pense « pas » pourtant « que les souffrances de ce temps » et de ce corps « aient quelque proportion avec la gloire à venir qui se révélera en nous ». Aurais-tu l'impudence, ou l'imprudence, d'oser compter, encore pour acquérir cela, sur ta petite pièce, alors que déjà la vie du Christ et la pénitence de tes péchés se la disputent ? (§ 8)

Quatrième dette : envers notre Créateur
Que diras-tu si je conduis ici un quatrième créancier, qui par droit de préemption voudrait que les trois autres lui cèdent leur propre droit ? « Le voici à la porte », « celui qui a fait le ciel et la terre » ; il est aussi ton Créateur, toi sa créature ; tu es son serviteur, lui ton Seigneur ; lui le potier, toi l'argile. Tout ce que tu es, tu le lui dois, à lui de qui tu tiens tout : oui, principalement à lui, le Seigneur qui tout à la fois t'a créé et t'a comblé de bienfaits, qui règle pour toi l'évolution des astres, la température de l'air, la fécondité de la terre, l'abondance de ses fruits.
C'est lui vraiment, du plus profond de ton être, de toutes tes forces, qu'il te faut servir pour éviter qu'il ne te regarde avec indignation et mépris, et ne t'écrase à jamais, pour les siècles des siècles. La folie ne va pas te saisir à ce point, j'imagine, qu'ici encore tu prétendes compter ta petite pièce, voire solder ton compte3.(§ 9)
Explique-moi donc auquel de ces quatre créanciers tu te proposes « de rendre ce que tu dois », alors que chacun d'eux est si pressant qu'il pourrait, pour son propre compte, te « prendre à la gorge ».

Prière :
Ah ! « Seigneur, je souffre violence, réponds pour moi ! » « En tes mains je remets ma » petite pièce. Toi, paie tous mes créanciers ; toi, libère-moi d'eux tous, car « tu es Dieu et non pas homme », et « ce qui est impossible aux hommes t'est possible à toi . » « Ce qui était en mon pouvoir, je l'ai fait » ; Seigneur, « tiens-moi pour excusé », car « tes yeux ont vu mon imperfection ».

 

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