26/1/2017
Fêter les saints Fondateurs ce n'est pas seulement rappeler ce qu'ils ont vécu, c'est beaucoup plus : voir dans notre aujourd'hui comment nous sommes "ajustés" à ce qu'ils ont voulu réaliser.

Comment, quand on n'est pas savant, pas spécialiste... comment rejoindre nos Pères Robert, Albéric, Etienne et autres frères de Cîteaux ? A quoi bon des Pères si nous n'avons pas accès à eux ?
La grâce de ce jour - solennité de nos saints fondateurs - ne serait-ce pas de croire qu'ils nos sont proches, de les croire capables d'éclairer notre aujourd'hui, ici, et même de les entendre nous dire : vous êtes nous... (ce « nous » vivant d'une Tradition toujours en éveil : à l'écoute de ce que dit l'Esprit). Frères, il me semble qu'un certain dépouillement (qui n'est pas le résultat de nos vertus, mais plutôt le fruit d'une fidélité, d'une constance...) nous amène à vivre quelque chose comme un Nouveau Monastère - oui : une nouveauté, qui n'a pas été programmée, qui peut tourner court... mais l'avenir des transfuges de Molesme était loin d'être assuré. « Leur seule crainte, dit le Petit Exorde, mais crainte au bord du désespoir, à ces pauvres du Christ, était de ne pouvoir laisser des héritiers de leur pauvreté. » Pouvons-nous penser qu'en nous voyant ici, aujourd'hui, nos Pères n'ont plus de crainte... mais : comment vivre en héritiers de pauvreté ? Comment surtout ne pas s'enrichir de l'héritage ?
Ne réclamons pas à nos Pères notre part d'héritage : un bagage bien ficelé de valeurs cisterciennes. Non, continuons de vivre avec eux : pauvres du Christ : c'est lui le Fils bien-aimé qui hérite du Père en Pauvre éternellement comblé par l'Esprit. Jésus veut nous enrichir de sa pauvreté. Comprenons : celui qui hérite, c'est l'ENFANT. Alors ce qu'il faut peut-être : c'est revenir à l'enfance de l'Ordre. Et c'est une enfance pauvre. Regardons le Nouveau-Né, ce Novum Monasterium, si fragile, faible, plus encore : incertain.
Et c'est peut-être cela qui permet la « nouveauté », celle de l'Evangile... qui est l'avenir de l'Ordre, l'avenir des Petits Frères, l'avenir de l'Eglise et de l'humanité. Cet enfant appelé Cîteaux, je le vois comme un enfant prodigue, il s'en va, il quitte la maison, et il a pris sa part d'héritage, la Règle de saint Benoît... mais en plus, il a eu cette bonne idée, cette audace de partir avec... le père, Robert, abbé de Molesme. Il ne s'en va pas dans un mouvement d'émancipation ou de révolte : il part dans l'obéissance et il s'en va humblement, courageusement.
N'est-ce pas cela qu'il faut faire avec la Tradition : pour lui rester fidèle, partir... humblement... en l'emmenant. Et l'Exode, l'Hégire, permet de la relire autrement, avec des yeux nouveaux, à la lumière d'une expérience autre, exigeant une conscience actuelle : ici, Fès et Tibhirine, ou Bellefontaine ou Latroun. L'enfant est donc parti, « l'an de l'Incarnation du Seigneur 1098, transformant la solitude découverte en commençant à y construire une abbaye... » Le petit grandit ; il s'affirme, il se construit.
L'enfant, parce qu'il est tout contre sa mère (Ps 130,2), peut choisir l'abandon : pour grandir en confiance dans la paix et le silence.

Frère Christophe, extrait de l'homélie, 26 janvier 1991, cité dans : Adorateurs dans le souffle

 

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LES SAINTS FONDATEURS
Robert, Albéric et Etienne,

fondateurs
au 12ème siècle, sur le roc de la Charité, ils ont bâti les fondations de l'Ordre Cistercien. Nous les fêtons le 26 janvier.

Pour ce qui concerne leur vie, voir les pages d'histoire.
En bas de page, textes de la liturgie du jour.

 

Vie communautaire

Les fondateurs

Robert et ses compagnons ont quitté Molesmes parce qu'ils estimaient que la pratique de la Règle de saint Benoît en ce lieu, n'était que tiédeur et paresse.

Dans cette Règle nous lisons :
Les frères se préviendront d'égards les uns les autres, supporteront avec une extrême patience leurs infirmités physiques et morales
Nul ne cherchera ce qui est utile à lui-même mais ce qui l'est à autrui.
Les frères se témoigneront un amour fraternel, ils aimeront leur abbé d'un amour humble et sincère. (72 4-10)
Les frères se serviront les uns les autres, mutuellement avec charité. (35 1)
Le soin des frères malades doit tout primer. On les servira vraiment comme le Christ qui a dit : « J'étais malade et vous m'avez visité ». (36 1-2)
Les frères donneront leur avis en toute humilité et soumission et n'auront pas l'audace de défendre effrontément leur opinion. (3,4)

Désireux de laisser à l'Ordre naissant ce qu'il fallait mettre en œuvre pour rester fidèles à l'esprit des fondateurs, Etienne Harding écrit « La Charte de Charité »

Et donc, dans ce décret, les frères voulant prévenir un naufrage éventuel de la paix mutuelle, mirent au clair, statuèrent et transmirent à leurs descendants par quel pacte d'amitié, par quel mode de vie, ou plutôt par quelle charité souder indissolublement par l'esprit leurs moines corporellement dispersés dans les abbayes en divers endroits de la région. Ils estimaient également que ce décret devait porter le nom de Charte de charité parce que sa teneur, rejetant le fardeau de toute redevance matérielle, poursuit uniquement la charité et l'utilité des âmes dans les choses divines et humaines. (C. C. Prologue 3-4)

En Eglise

Les fondateurs de l'Ordre cistercien avant de quitter Molesmes désirent en référer à l'Eglise, ils vont trouver le légat du Pape qui approuve leur démarche :
Nous avons jugé utile que vous vous retiriez en un autre lieu que la largesse divine vous indiquerait, et que vous y serviez le Seigneur de manière plus profitable et plus tranquille. Dès lors, en vertu de l'autorité du Siège apostolique, nous confirmons à perpétuité cette décision par l'apposition de notre sceau.
A cette même époque, celui qui était arrivé là comme abbé reçut de l'évêque de ce diocèse, sur l'ordre du légat, le bâton pastoral avec la charge des moines. . C'est ainsi que cette Eglise grandit et fut érigée canoniquement en abbaye par l'autorité apostolique.

Aucun monastère cistercien ne s'établira sans avoir reçu l'accord de l'évêque du lieu.
Bientôt l'Eglise choisira pour pasteurs des Abbés cisterciens, appréciant leur spiritualité, leur liturgie, leurs coutumes.... L'Eglise avait alors besoin de ce service !

L'histoire de cet Ordre et celle de l'Eglise seront intimement mélées...

En Algérie

En 1976 les pouvoirs publics dans une orientation nationaliste et socialiste demandent la fermeture du monastère. Le Cardinal Duval obtient son maintien. Cession d'une grande partie des terres,  Notre-Dame de l'Atlas, ne sera plus qu'un humble prieuré mais il demeure !

Mgr Teissier, archevèque d'Alger s'intéressait vivement aux frères de Tibhirine. Trois jours après la visite des islamistes la veille de Noël, il va les rencontrer. Il exprime leur situation par rapport aux autres communautés chrétiennes :
Les moines étaient trop connus à travers le pays, s'ils quittaient les lieux sans prévenir, cela risquait de déclencher un vent de panique chez le reste des chrétiens... Que pourraient penser les voisins de leurs liens, s'ils les voyaient partir pour Alger ou Fès, eux qui étaient dans l'impossibililité de quitter leur village ?

Quelques années plus tard il écrira :
Les liens du monastère avec l'Eglise d'Algérie s'approfondissaient. Le monastère devenait ainsi comme une 'icône' de la vocation de l'Eglise d'Algérie : une communauté de moines, disciples de l'Evangile de Jésus, travaillant leur terre, mais vivant une relation fraternelle et respectueuse avec son voisinage musulman.

Le cardinal  Duval : Toute l'Eglise d'Algérie est avec vous.

Stabilité

Moines et moniales de l'Ordre cisterciens

Suite du texte du légat du Pape :
Aux frères venus avec lui, il fit promettre la stabilité en ce lieu comme le veut la Règle

Constitutions de l'Ordre Cistercien (9- 10 -11)
Par la profession monastique le frère est consacré à Dieu et agrégé à la communauté qui l'accueille.
Par le vœu de stabilité dans sa communauté, le frère, confiant en la Providence de Dieu qui l'a appelé en ce lieu et dans ce groupe de frères, s'engage à employer là, avec constance, les instruments de l'art spirituel.

Notre-Dame de l'Atlas

Thomas Georgeon : Le monastère d'une certaine façon protégeait Tibhirine, la violence qui frappait partout dans la région l'avait épargné  ! Partir c'était laisser la place à l'armée qui engendrerait la violence.
La stabilité n'était plus seulement à un lieu mais à des groupes de personnes.

Christophe : Je ne peux pas nous imaginer ailleurs qu'ici. C'est aujourd'huile lieu que tu nous indiques : Allons !
Depuis Noël nous sommes en marche : libres d'être ici jusu'à preuve du contraire. Faut-il anticiper l'adversité ? Nous sommes encore loin peut-être du Lieu de VIE, du lieu saint.. de la croix où se repose en Fin l'éternel je t'aime (ouvert à tous).
Nos voisins ne nous imaginent pas non plus ailleurs qu'ici, avec eux. C'est avec eux qu'il y a lieu de vivre notre vocation monastique et d'inscrire ici une pauvre et imparfaite réponse de disciples : en Eglise - vive.

Comment ne pas lier, en cette année  2019, la fête des saints Fondateurs de l'Ordre cistercien à la Béatification des dix-neufs martyrs d'Algérie dont les sept « moines de Tibhirine » ? En s'installant, avec une vingtaine de moines, sur les terrains jonchés de cistels, Robert de Molesmes, ouvrait le chemin qu'ont suivi les Bienheureux Christian, Christophe, Célestin, Luc, Michel, Paul, Bruno...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et à Tibhirine...

Christian de Chergé commentant le texte fondateur de la Charte de Charité :
Elle est un trésor précieux dont le nom est à lui seul un contenu inépuisable.

Christophe : Puis il y eut le service militaire... en Algérie. Je suis monté plusieurs fois à Notre-Dame de l'Atlas, et j'ai aimé cette communauté sans éclat, simple et très vraie : des hommes qui s'obstinent, humblement et paisiblement à témoigner que Dieu vaut la peine qu'on donne, ensemble, sa vie pour lui, pour le prier, l'adorer, accueillir les Béatitudes... et apprendre ainsi à aimer, à aimer jusqu'au bout du quotidien. J'ai donc choisi la vie à l'Atlas...

Claude Rault : Un séjour prolongé a fait grandir en moi cet attachement profond à Notre-Dame de l'Atlas, où se conjuguaient prière, pauvreté, et hospitalité. C'est l'attrait de la simplicité qui les avait jetés au flanc de la montagne.

A partir du jour où les étrangers sont invités à quitter l'Algérie ils se savent en danger, constamment... Se pose la question de rester ou de partir. La visite des islamistes dans la nuit de Noël 93 est bouleversante.

Christophe : Il y avait cette nuit-là. Chacun a vécu des choses graves. Chacun les interprète, chacun tâche de les assumer et puis il y a aussi un nous qui chemine, progresse en grâce et en sagesse (!?!), on est déplacé, conduit là où on n'aurait jamais pu aller malgré notre religion.

Christian : Les événements qui nous ont immensément rapprochés n'ont rien gommé des différences. Il a fallu apprendre l'obéissance ensemble, sans préjudice pour la conscience de chacun

Lettre communautaire du carême 1995 : Apparemment, rien n'a changé : mêmes lieux, mêmes personnes ! Et cependant… Tandis que nos caractères restent les mêmes, avec leurs charmes et leurs aspérités, il y a entre nous une qualité neuve d'harmonie et d'acceptation mutuelle. Nous sommes parvenus à une plus grande capacité d'écoute, grâce à l'urgence prenante des décisions à élaborer, et dans l'évidence qu'il nous faut avancer ensemble dans la foi. Le danger est là, au quotidien, diffus ; chacun le sait, le sent, pour lui et pour l'environnement.

Dom Armand Veilleux procureur de l'Ordre lors de la "visite régulière" janvier 1996. Vous êtes devenus une communauté plus fortement soudée, et vos liens avec la population et avec l'Eglise locale sont plus solides que jamais. Vous savez vous-mêmes que vous n'êtes pas parfaits. crois que votre communauté est spirituellement et monastiquement à un des meilleurs moments de son histoire.

26 janvier 2018

Comment s'inspirer au 21ème siècle,
d'une règle de vie vieille d'environ 900 ans ?

Thomas Merton, moine cistercien du 20ème siècle nous explique les traditions fondamentales auxquelles il nous faudra toujours nous référer en adaptant habitudes et coutumes qui doivent changer selon les contextes sociologiques. Adaptations qui peuvent - doivent ? - être révolutionnaires !

TRADITION ET RÉVOLUTION

Ce qu'il y a de plus paradoxal dans l'Eglise, c'est qu'elle est à la fois essentiellement traditionnelle et essentiellement révolutionnaire. Le paradoxe est d'ailleurs moins grand qu'il ne paraît, parce que la tradition chrétienne, contrairement à toutes les autres, est une révolution vivante et perpétuelle.

Les traditions humaines ont toutes tendance à stagner et à s'altérer. Elles s'efforcent de perpétuer des choses éphémères. Elles s'attachent à des objets et à des valeurs que le temps détruit impitoyablement. Elles sont liées à des choses contingentes et matérielles — coutumes, modes, styles et attitudes — qui changent fatalement et sont remplacées par d'autres. La présence, dans l'Eglise, d'un puissant élément conservateur ne doit pas empêcher de voir que la tradition chrétienne, de source surnaturelle, est absolument différente du traditionalisme humain.

La tradition vivante du Catholicisme est comme la respiration d'un corps. Elle renouvelle la vie en empêchant la stagnation. C'est une révolte calme, paisible, perpétuelle contre la mort. De même que la respiration garde l'âme spirituelle unie au corps matériel dont la substance tend perpétuellement vers la corruption, de même la tradition catholique garde l'Eglise en vie sous les éléments matériels, sociaux et humains qui s'y incrusteront tant qu'elle demeurera dans le monde. La tradition catholique est une véritable tradition parce qu'il n'y a qu'une seule doctrine vivante dans le monde chrétien. Toute la vérité chrétienne a été pleinement révélée ; elle n'a pas encore été pleinement comprise ni pleinement vécue. La vie de l'Eglise est la Vérité de Dieu Lui-même que lui insuffle Son Esprit, et aucune autre vérité ne peut y suppléer et prendre sa place. Seule une vie moindre, une sorte de mort, peut remplacer une vie aussi intense.

La tendance perpétuelle de l'homme à s'éloigner de Dieu et de Sa tradition vivante ne peut être contrebalancée que par un retour à la tradition, un renouvellement et un approfondissement de l'unique vie immuable qui a été, au commencement, infusée à l'Eglise. Cette tradition, cependant, sera toujours révolutionnaire parce qu'elle refuse, par sa nature même, les valeurs et les normes auxquelles la passion humaine s'attache avec tant d'ardeur. A ceux qui aiment l'argent, le plaisir, les honneurs, le pouvoir, cette tradition dit : « Soyez pauvres, prenez la dernière place, vivez avec ceux qui sont méprisés, aimez vos frères et servez-les au lieu de les employer à vous servir. Ne vous défendez pas lorsqu'ils vous persécutent, mais priez pour ceux qui vous font du mal. recherchez pas le plaisir, détournez-vous des satisfactions des sens et de l'intelligence, et cherchez Dieu dans la faim, la soif et les ténèbres, à travers des déserts spirituels dans lesquels il semble fou de voyager. Prenez sur vos épaules le fardeau de la Croix, c'est-à-dire l'humilité, la pauvreté, l'obéissance, l'abnégation du Christ, et vous trouverez la paix de l'âme. » On n'a jamais prononcé de paroles plus révolutionnaires ; en fait, la religion chrétienne est la seule véritable révolution, parce que toutes les autres exigent l'extermination de certains hommes, tandis que celle-ci implique la mort d'un homme qui n'est autre que nous-mêmes.

Ces allusions au dynamisme de la tradition chrétienne peuvent sembler absurdes à ceux qui n'ont aucune expérience de l'aspect révolutionnaire de la vérité chrétienne mais qui voient seulement la croûte extérieure d'esprit conservateur, stérile et humain, qui tend à entourer l'Eglise comme des bernicles recouvrent la coque d'un navire.

Chaque nouveau Chrétien et chaque siècle nouveau doivent effectuer cette découverte, ce retour aux sources de la vie chrétienne. Ils exigent un acte fondamental d'abnégation afin d'accepter la nécessité de se soumettre aux hommes pour arriver à Dieu. Cette acceptation ne peut s'acquérir que par le sacrifice, et en fait, seul un don de Dieu peut nous enseigner la différence entre la carapace extérieure de formalisme que l'Eglise emprunte parfois aux hommes qui la composent, et le courant intérieur de Vie Divine qui est la seule vraie tradition catholique.

Cité dans "Semences de contemplation" au chapitre 20.